Bibliothérapie pour télétravailleur confiné #2 - "On pourrait presque manger dehors"​


En ce début de semaine, je vous livre comme promis une nouvelle bulle éphémère pour "télétravailleurs flexibles et mobiles" : nous continuons ainsi notre voyage dans une série de textes inspirants et prémonitoires, pour certains.

Le second texte de cette série est un texte de Philippe Delerm*, auteur de recueils de poèmes en prose plébiscité pour ses ouvrages inspirants dont le célèbre "La première gorgée de bière".

"On pourrait presque manger dehors

C'est le presque qui compte et le conditionnel. Sur le coup, ça semble une folie. On est juste au début de mars, la semaine n'a été que pluie, vent, giboulées. Et puis voilà, depuis le matin, le soleil est venu avec une intensité mate, une force tranquille. Le repas de midi est prêt, la table mise. Mais même à l'intérieur, tout est changé. La fenêtre entrouverte, la rumeur du dehors, quelque chose de léger qui flotte.

"On pourrait presque manger dehors". La phrase vient toujours au même instant. Juste avant de passer à table, quand il semble qu'il est trop tard pour bousculer le temps, quand les crudités sont déjà posées sur la nappe. Trop tard? L'avenir sera ce que vous en ferez.

La folie vous poussera peut-être à vous précipiter dehors, à passer un coup de chiffon fiévreux sur la table de jardin, à proposer des pull-overs, à canaliser l'aide que chacun déploie avec enjouement maladroit, des déplacements contradictoires. Ou bien vous vous résignez à déjeuner au chaud. Les chaises sont trop mouillées, l'herbe si haute...

Mais peu importe, ce qui compte, c'est le moment de la petite phrase. "On pourrait presque... C'est bon la vie au conditionnel, comme autrefois, dans les jeux enfantins : On aurait dit que tu serais..." Une vie inventée, qui prend à contre-pied les certitudes.

Une vie presque : à portée de main, cette fraicheur. Une fantaisie modeste, vouée à la dégustation transposée des rites domestiques.

Un petit vent de folie sage, qui change tout sans rien changer...

Parfois, on dit :" On aurait presque pu ..." Là, c'est la phrase triste des adultes qui n'ont pas gardé en équilibre la boite de Pandore, que la nostalgie. Mais il y a des jours où l'on cueille le jour au moment flottant des possibles, au moment fragile d'une hésitation honnête, sans orienter à l'avance le fléau de la balance. Il y a des jours où l'on pourrait presque. "*Philippe Delerm, "La première Gorgée de Bière" Edition Gallimard, 1997, pp.27-28.

En ce dimanche de novembre ensoleillé, en lisant le gros titre du journal, en suivant du regard les joggeurs motivés (comme jamais) et les familles masquées en promenade avec un "petit je ne sais quoi" de différent, on pourrait presque avoir envie de croire que cette "première fois historique outre atlantique "serait le signal d'un autre avenir possible.

On ferait alors de ce jour le premier où l'on serait à nouveau capable d'une folle espérance. On écouterait cette petite voix au fond de nous qui a encore envie : voir de belles choses arriver, contempler un peu de cet espoir collectif.

Goûter à la perspective d'un souffle de nouveauté, comme un baume, une étreinte réconfortante après ces longues semaines de séparation. On se prendrait à rêver alors d'une danse improvisée dans les rues reconquises, d'un nouvel élan mondial face aux enjeux climatiques...

On pourrait presque s'y laisser glisser juste comme ça juste pour le plaisir d'y croire à nouveau. "Sur le coup, ça semble une folie".



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